 Jean François-Poncet (UMP- Lot-&-Garonne), vient de présenter
au nom de la délégation du Sénat à l'aménagement
et au développement du territoire, un rapport sur l'état du territoire
qui dans le chapitre 8 fait une large place au développement des NTIC
Le concept d'aménagement du territoire a pris son sens actuel à
l'issue de la seconde guerre mondiale, lorsqu'il a fallu reconstruire et s'organiser
pour participer à la croissance économique européenne,
alors exceptionnelle.
Pour Jean François Gravier, auteur de l'ouvrage, paru en 1947
et devenu célèbre, " Paris et le désert français
", il pouvait être ainsi défini : " une volonté
et une action de l'Etat ; l'équipement raisonné des grandes infrastructures
pour accompagner et impulser la croissance économique ; le souci de rééquilibrer
la répartition des activités sur le territoire national pour éviter
l'étouffement de Paris, relancer la province, soutenir les régions
en émergence, particulièrement celles qui avaient été
les moins favorisées par les évolutions antérieures...
".
Aujourd'hui certains s'interrogent. L'aménagement du territoire a-t-il
encore un sens à l'heure de la mondialisation ?
En mettant l'accent sur les liens qui unissent la décentralisation ?au
moment où celle-ci s'apprête à franchir une étape
décisive- et l'aménagement du territoire, non seulement dans l'esprit
de la population qui attend de la décentralisation un surcroît
de développement mais dans la réalité des faits, le Président
de la République a pris position sur cette question.
Et en effet, la décentralisation ne creuserait-elle pas les fractures
du territoire si elle ne s'accompagnait pas d'une authentique péréquation
des ressources entre les collectivités ? Ne convient-il pas aussi de
prendre en considération la nouvelle donne constituée par la diffusion
des techniques modernes de communication, la mobilité des capitaux, des
savoir-faire et des hommes ainsi que les plus récentes tendances démographiques
?
Pour que décentralisation rime avec développement, n'importe-t-il
pas que l'Etat conserve et si possible consolide son rôle de stratège
du territoire, tout en laissant aux collectivités une très large
liberté d'initiative et d'action ?
Ceci, d'autant plus, que de nombreux indices ont semblé mettre en évidence
un recul français dans la hiérarchie européenne et mondiale.
L'office européen des statistiques estime ainsi que les deux tiers, voire
les trois quarts, des régions françaises se situent, en terme
de produit intérieur brut par habitant, en deçà de la moyenne
européenne et que cette situation s'est aggravée depuis dix ans.
Pour évaluer l'importance de ce retard et réfléchir sur
les politiques propres à le combler, ne conviendrait-il pas de dresser
un bilan de l'état réel du territoire 40 ans après la création
de la DATAR et 17 ans après l'adoption de l'Acte unique européen.
Que constatons-nous ?
- En matière démographique, nous assistons à deux inversions
de tendance particulièrement significatives :
L'inversion des mouvements migratoires entre Paris et la province ce qui,
au demeurant, ne dépeuple pas l'Ile-de-France en raison de son exceptionnel
dynamisme démographique. Même si elle subit un net déclin
migratoire, l'Ile?de?France reste en effet une région jeune qui enregistre
un fort excédent naturel des naissances. On relèvera que dans
ses projections pour 2030, l'INSEE rappelle que la région Ile?de?France
sera vraisemblablement la région la plus jeune de France avec une moyenne
d'âge inférieure à 40 ans.
La seconde inversion de tendance démographique concerne l'espace rural.
Le solde migratoire de celui-ci est désormais partout positif, y compris
dans l'espace rural dit " isolé ".
- S'agissant de l'Ile-de-France on relève trois données majeures
:
L'écart économique entre la région Ile?de?France et la
province s'est accru en dix ans (le PIB par habitant de l'Ile?de?France dépassant
la moyenne nationale de +54 % en 2000 contre +42 % en 1982) tandis que s'est
maintenue l'hégémonie francilienne s'agissant de la captation
des fonctions et activités supérieures et ce, en dépit
d'une politique de délocalisations qui s'est accélérée
depuis une dizaine d'années : les délocalisations ont avoisiné
les 25.000 en 30 ans (1960/1990) ; en l'espace d'une dizaine d'année
(1990/2000) elles s'élevaient déjà à une quinzaine
de milliers.
Paris a eu tendance à " assécher " les forces vives
de l'espace géographique situé sous son influence. Les départements
de la périphérie du Bassin Parisien ont enregistré, par
exemple, un recul, depuis 10 ans en produit intérieur brut par habitant.
Selon certaines études, le statut de " capitale mondiale "
de Paris aurait décliné depuis une dizaine d'années,
cette évolution ayant concerné plus particulièrement
son rôle de place financière internationale et de centre de fonctions
politiques internationales.
Les métropoles régionales ont bénéficié,
quant à elles, au cours des dix dernières années, d'un
développement démographique et économique assez remarquable.
On peut cependant s'interroger sur la part qui, dans ce développement,
revient à l'Etat et celle qui résulte de dynamismes internes
?
Dans leur ensemble, les grandes villes ont peu entraîné leur
espace régional dans le sillage de leur développement économique.
Les métropoles régionales n'ont-elles pas eu tendance à
reproduire le schéma parisien avec un système de développement
" asséchant " par rapport à leur espace régional
environnant ?
Elles restent, en tout cas, de taille modeste à l'échelle européenne
et surtout à l'échelle mondiale. Toutes sont en retrait par
rapport à des métropoles européennes voisines comme Barcelone,
Milan, Stuttgart, Francfort, Bruxelles ou Genève. Certes, la France
compte 30 agglomérations de plus de 200.000 habitants sur les 165 de
l'Union européenne, soit 18 % du total, alors que la population française
représente 16 % de la population européenne. Le " déficit
français " concerne en réalité l'échelon
intermédiaire (c'est-à-dire les villes de 1,5 à 5 millions
d'habitants du type Milan ou Munich). L'absence de liaisons aériennes
internationales à partir de grands aéroports de province constitue
sans doute aussi un handicap majeur. Aucun de ces aéroports ne dépasse
en effet le seuil de 10 millions de passagers. Les grands pays européens
voisins (Royaume-Uni, Allemagne, Italie, Espagne) disposent tous d'au moins
deux plates-formes dépassant ce seuil, les aéroports de Milan
et de Francfort assurant une liaison transatlantique quotidienne, celui de
Barcelone une liaison hebdomadaire.
- Les villes moyennes font, quant à elles, preuve d'un réel
dynamisme, toujours sous l'impulsion de leurs élus. La plupart d'entre
elles ont su organiser leur espace géographique avec les communautés
d'agglomérations. Presque toutes sont désormais équipées
d'infrastructures d'enseignement supérieur telles que les instituts
universitaires de technologies et les formations du premier cycle universitaire.
On constate toutefois que leur capacité de développement reste
trop largement dépendante de leur appartenance aux deuxième
ou troisième couronnes des métropoles urbaines. Dans l'attente
d'une nouvelle politique d'aménagement du territoire qui saurait en
exploiter tous les atouts, les villes moyennes constituent un " riche
tissu " caractéristique de cette exception territoriale française
qu'il convient désormais de promouvoir.
- L'espace rural n'est plus une cause perdue. Nous assistons au contraire
à une évolution profonde de sa réalité et de son
image. Le moteur de l'activité y reste l'agriculture, même si
le poids de celle-ci ne cesse de se réduire au profit d'autres fonctions
polyvalentes telles que le tourisme, la mise en valeur des sites, le loisir,
l'hôtellerie rurale...
On relève qu'une partie de l'espace rural, située dans l'aire
d'attraction des grandes villes, profite de l'expansion et du dynamisme de
ces dernières (c'est le phénomène de la " rurbanisation
"), mais même l'espace rural plus isolé connaît un
véritable " renouveau résidentiel ".
Une politique plus volontariste pourrait-elle accompagner ce dynamisme résidentiel
par un nouveau dynamisme économique ?
- Contrairement à ce que certains prétendent, tout montre que
le besoin de transports va accompagner, au cours des vingt prochaines années,
le développement économique avec un taux de croissance comparable.
L'effort consenti en faveur des infrastructures de transports au cours de
la période récente apparaît comme largement insuffisant
et nous conduit directement à des problèmes de saturation et
d'engorgement. A cet égard, la France enregistre un dangereux retard
sur ses voisins européens. Les difficultés rencontrées
pour relancer le fret ferroviaire, de même que les recommandations tendant
à abandonner le mode fluvial comme solution alternative, constituent
autant de facteurs tendant à renforcer le retard français.
Une politique plus volontariste, en matière d'infrastructures de transports,
ne règlera pas le problème du " mur financier " qui
constitue l'hypothèque majeure. Le territoire de transit international
qu'est devenue la France pourrait s'inspirer de l'initiative allemande tendant
à taxer les poids lourds qui circulent sur les axes hors péages
à travers un système GPS. Notre pays ne doit plus se contenter
de subir les coûts externes d'un transport international de marchandises
dont les dépenses de carburant sont, en outre, bien souvent effectuées
à l'étranger.
Si rien n'est fait, nous verrons se mettre en place une véritable situation
de crise sans le domaine des transports.
- Nous avons aussi assisté à une diffusion des infrastructures
universitaires (premier cycle, IUT, antennes universitaires pluridisciplinaires)
à travers tout le territoire. La diminution rapide de la démographie
étudiante pose d'ores et déjà cependant le problème
du maintien de ces structures en faveur desquelles les collectivités
territoriales (et notamment les moins favorisées) ont consenti un effort
financier parfois très important.
Dans les grandes villes, la " déconcentration universitaire "
s'est souvent traduite par la division d'une université en plusieurs
entités correspondant aux " anciennes facultés ".
Il convient absolument que cet éclatement ne nuise pas au rayonnement
international des pôles d'excellence française face aux grandes
universités étrangères, notamment celles qui ont su préserver
l'intégrité de leur capital intellectuel et de leur influence
tout en se constituant en " réseau " à l'intérieur
de leur espace régional (exemple de l'université en " réseau
" de Bologne).
- Les collectivités territoriales ont consenti, dans le domaine culturel,
un effort financier très important en saisissant le lien qui existe
entre le développement économique et le développement
culturel. Elles consacrent ainsi, en moyenne, près de 10 % de leur
budget à cette politique, tandis que l'Etat peine, on le sait, à
s'approcher du mythique " 1 % ". Pourtant, des signes d'essoufflement
se manifestent marquant, là comme ailleurs, les limites d'un système
qui tend à exiger toujours plus des collectivités locales.
- Dans
le domaine des NTIC (nouvelles technologies de l'information et de la communication)
et du télétravail, nous sommes en présence d'un véritable
retard français.
Une question se pose sur les raisons de cette situation. Sont-elles relatives
au déficit en infrastructures ou à des facteurs plus consubstantiels
? Le débat ne fera pas l'impasse sur le rôle des opérateurs
(et notamment France Télécom) dont les stratégies sont
souvent dictées par de tout autres impératifs que l'aménagement
du territoire.
La fracture électronique est aussi territoriale. Les NTIC ont eu une
tendance naturelle à s'implanter dans les zones agglomérées
au détriment des autres. De nombreux territoires restent privés
d'une " couverture " permettant l'utilisation des " mobiles
" et l'accès au haut débit. C'est à l'Etat qu'il
appartient incontestablement de " piloter " les investissements
nécessaires à ce maillage.
Conclusion
Les mouvements de concentration observés en France au niveau tant national
que territorial ?la " métropolisation "? n'ont pas permis au
" site France " de développer, dans bien des domaines, les
tailles-critiques et la même attractivité que beaucoup de ses voisins.
Ces évolutions n'en ont pas moins créé une fracture importante
entre les pôles et le reste du territoire.
Cette contradiction laisse à penser que notre pays n'a pas su utiliser
tous ses atouts et notamment son vaste territoire accueillant, son espace rural,
sa fonction nouvelle de territoire européen de transit, son tissu vivant
de villes petites et moyennes...
La France a plus que jamais besoin d'un " Etat stratège " pour
mobiliser toutes ses chances dans la grande compétition internationale.
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